Liberation, 18.02.2002

 
Les mages et voyants qui fleurissent à la télévision sont-ils un divertissement comme les autres? Ils révèlent surtout que la crédulité est plus répandue qu'on ne le croit. Les profiteurs de la souffrance d'autrui Par Umberto ECO Umberto Eco est écrivain. Il a notamment publié «le Nom de la rose» et «le Pendule de Foucault». Si vous souhaitez changer de profession et améliorer votre situation financière, le métier de voyant est parmi les plus lucratifs et ­ contrairement à ce que vous pourriez croire ­ l'un des plus accessibles. Du charisme, un minimum de psychologie, un peu d'aplomb, et le tour est joué. Et même si vous ne disposez pas de tels dons, les statistiques sont, à elles seules, suffisamment encourageantes. Tentez donc l'expérience suivante: abordez une personne, même prise au hasard ­ évidemment, elle fera mieux l'affaire si elle nourrit quelque curiosité pour vos vertus paranormales. Regardez-la bien dans les yeux, et dites: «Je sens qu'en ce moment quelqu'un pense très fort à vous. Vous ne le voyez plus depuis de nombreuses années, mais, à une époque, vous l'avez terriblement aimé. Son indifférence vous a beaucoup fait souffrir... Eh bien, aujourd'hui, cette personne réalise ­ et regrette ­ la peine qu'elle vous a causée, même si elle sait qu'il est trop tard...» Y a-t-il une seule personne au monde qui n'ait pas, un jour, connu un amour impossible ou tout au moins malheureux? Ainsi, votre protégé sera le premier à vous faciliter la tâche, en déclarant qu'il a identifié la personne dont vous captez si clairement les pensées. Vous pouvez dire aussi: «Il y a quelqu'un, dans votre entourage, qui vous manque d'estime, et dit beaucoup de mal de vous. Mais, s'il agit de la sorte, c'est uniquement par jalousie.» Il n'y a quasiment aucune chance pour que votre protégé rétorque qu'étant très admiré de tous il ne voit vraiment pas à qui vous faites référence. Au contraire, il aura vite fait de situer la personne, tout en s'extasiant sur vos capacités extrasensorielles. Autre possibilité: choisissez une personne d'un certain âge, et annoncez-lui que vous distinguez autour d'elle les fantômes d'êtres chers, l'ombre d'une personne âgée morte d'un problème cardiaque. Chacun de nous a eu deux parents, quatre grands-parents et, pour les plus chanceux, un oncle, un parrain ou une marraine à qui il était spécialement attaché. Or, si votre cobaye n'est plus tout jeune, il y a de fortes chances pour qu'il ait déjà perdu quelques proches, et, sur une moyenne de six défunts, il doit bien s'en trouver un qui soit mort d'une crise cardiaque. Cela étant, il est plus judicieux d'aborder la personne en présence d'autres individus, également intéressés par vos dons de voyance. Ainsi, à supposer que par malchance vous tombiez vraiment à côté, dites que vous vous trompez peut-être: celui que vous «percevez» n'est probablement pas le parent de votre interlocuteur, mais de quelqu'un assis juste à côté. L'un des participants s'exclamera certainement qu'il s'agit de son père ou de sa mère. A ce stade, vous pouvez tranquillement décrire «la chaleur qui émane de cette ombre», l'amour qui s'en dégage, à l'égard de celle ou de celui qui est désormais sous l'emprise de votre séduction. Les lecteurs avertis auront sans difficulté reconnu les méthodes propres à ces personnages très charismatiques que l'on voit régulièrement se produire dans les émissions télévisées (1). Rien n'est plus facile que de persuader un père ou une mère venant tout juste de perdre un enfant, ou quiconque pleurant encore la mort d'une mère ou d'un mari, que l'âme du cher regretté ne s'est pas dissoute dans le néant et qu'elle émet encore des messages de l'au-delà. Je le répète, jouer les sensitifs est un jeu d'enfant, la douleur et la crédulité des autres travaillent pour vous. A moins naturellement que rôde dans les parages un membre du Cicap, le Comité italien pour le contrôle des affirmations sur le paranormal, dont vous pouvez consulter les rapports sur le site www.cicap.org ou en parcourant la revue Sciences et paranormal. Les enquêteurs du Cicap traquent en effet les phénomènes prétendument miraculeux (des esprits frappeurs à la lévitation, en passant par les phénomènes «médiumniques», les adeptes réunis en cercle dans les champs de maïs, les soucoupes volantes, la radiesthésie, sans oublier les fantômes, les prémonitions, les fourchettes pliées par la seule force de l'esprit, la lecture des tarots, les vierges éplorées, etc.), dont ils démontent les mécanismes pour en révéler la supercherie. Et refont au besoin l'expérience pour démontrer de manière scientifique qu'à condition de connaître les «trucs», tout le monde peut devenir mage du jour au lendemain. Deux limiers du Cicap, Massimo Polidoro et Luigi Garlaschelli, publient aujourd'hui Investigateurs de l'occulte, dix ans d'enquêtes sur le paranormal, ouvrage incluant des textes d'anthologie d'autres collaborateurs du Cicap, et dans lequel, si vous n'êtes pas du genre à fondre en larmes en apprenant que le Père Noël n'existe pas, vous découvrirez tout un tas d'anecdotes divertissantes. J'hésite tout de même à parler de divertissement. Le fait que le Cicap ait tant de fil à retordre indique, hélas, que la crédulité est plus répandue qu'on le croit. En fin de compte, il ne circulera que quelques milliers d'exemplaires de cet ouvrage, tandis que des personnalités, telles que Rosemary Altea, qui jouent sur la douleur d'autrui, sont, à chaque apparition télévisée, suivies par des millions et des millions de téléspectateurs. Qui peut-on blâmer d'abrutir ainsi les gens? Audimat, quand tu nous tiens.... (Traduit de l'italien par Bérangère Erouart) (1) Les émissions faisant appel à des «voyants» ou à des «mages», pour qu'ils exercent à l'antenne leurs talents paranormaux, et dont Umberto Eco traite ici, sont assez courantes et très populaires en Italie (ndlr).